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1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 15:35

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Comment ne pas aborder le film historique sans évoquer Ridley Scott, réalisateur hors pair qui a offert à la SF deux films cultes que sont Alien (1979) et Blade Runner (1982), et redonner un second souffle au genre du péplum avec Gladiator(2000), énorme succès commercial et critique où vous pouvez admirer un superbe bagarreur australien comme Russell Crowe (qui n'était alors pas un Robin des bois accroc à la baston ou un Noé « bad-ass »). Ce film est l'ultime coup d'éclat du cinéaste britannique, qui essayera de récidiver son coup avec d'autres fresques historiques, mais avec plus de maladresses. L'histoire inspire son travail, mais lorsqu'il cherche à lui donner une vision plus romanesque, quelques trucs passent rapidement à la trappe. Artistiquement, les résultats sont assez concluants, mais historiquement... c'est tout autre.

 Si vous demandez à un historien ce qu'il pense de Gladiator, il vous dira qu'il y a certes de bonnes choses, mais surtout de nombreuses inexactitudes. A propos du film, le professeur Allen Ward de l'université du Connecticut souligne par ailleurs que la licence poétique ne suffit pas pour prendre autant de libertés dans les faits historiques.

 Et nous sommes du même avis dans cette rubrique. Le film demeure passionnant, mais était-il nécessaire de réinventer autant l'histoire ? N'était-il pas possible de faire un film historique précis et intéressant ? Il existe pourtant de nombreuses intrigues dans l'histoire si captivantes que la romance ne servirait à rien. La guerre entre les Armagnacs et les Bourguignons (1407-1435) est tout aussi riche en complot, trahison et meurtre que la saga de Game of Thrones. Mais recentrons-nous sur Gladiator.

 

 

L'histoire se situe en 180 après J.-C. Maximus, général romain et fidèle soutien de l'empereur Marc Aurèle, conduit l'Empire de victoire en victoire. Jaloux du prestige de Maximus, et plus encore de l'amour que lui voue l'empereur, le fils de MarcAurèle, Commode, s'arroge brutalement le pouvoir, puis ordonne l'arrestation du général et son exécution. Maximus échappe à ses assassins mais ne peut empêcher le massacre de sa famille. Capturé par un marchand d'esclaves, il devient gladiateur et prépare sa vengeance.

P'tit rappel avant de commencer: cet article ne cherche pas à discréditer le film. La qualité de mise en scène est évidente, et le résultat visuel demeure toujours aussi efficace. Ici, nous cherchons les écarts entre l'œuvre et la réalité historique. Donc, ne vous crispez pas sur vos sièges.

 

 

Comme l'indique le carton-titre au début du film, l'action se déroule en 180 ap. J.-C. « Rome est affaibli par les conflits et Marc-Aurèle lutte pour préserver son empire ». Il mentionne une guerre contre des tribus germaniques qui a perdurée plus de vingt ans. Nous retrouvons donc notre personnage principal, Maximus, dans une forêt de la sordide et sombre Germanie, à la tête de son armée contre une bande de méchants barbares. La bataille est lancée.

 

Dans les faits historiques, Marc-Aurèle fut bien en guerre en 180 contre des tribus germaniques qui menaçaient la frontière, les Quades (pas le véhicule motorisé, on se comprend) et les Marcomans, installés alors dans la région du Danube. Ce conflit (connu sous l'appellation des « guerres marcomanes ») dura plus de 22 ans. Et comme dans le film, Marc-Aurèle se rendit sur le front en 180. Mais il ne se trouvait pas en Germanie, plutôt en Pannonie, une ancienne région située en Europe centrale, dans l'actuel Hongrie.

On pourra noter le respect des tenues des légionnaires romains qui représentent bien la période du Haut-Empire (27av. J.-C- 235 ap. J.-C). Celle des ennemis germains paraît quelque peu stéréotypée, elle se résume à des mecs barbus en guenilles. On fera l'impasse dessus, tout comme la présence d'une « legio III Felix » (la bannière est visible après la scène de la bataille, et Maximus dit être le général des légions Felix). Il existait bien une « legio Flavia Felix », mais rien ne dit qu'elle a participée à ce conflit. La production avait pourtant le choix: XII Fulminata, I Adiutrix, I Italica, III Italica, V Macedonia, VII Claudia. Toutes ces légions ont participées à la campagne contre les Marcomans. C'est du détail, mais cela participe à la crédibilité historique.

Maximus, lui, est un personnage fictif, mais le scénario s'inspire de personnages authentiques, notamment Narcisse (lutteur et assassin de l'empereur Commode), Marcus Nonius Macrinus (général et ami de Marc-Aurèle) et Spartacus (meneur d'une révolte d'esclaves). Il existait jadis un gladiateur de Capoue du nom de Maximus qui obtient, dans la première moitié du Ier siècle, plus de 40 victoires et 36 couronnes. L'inspiration pourrait venir de là. Mais nous sommes ici dans le domaine de la probabilité.

Pour ce qui est de la scène de la bataille, le spectacle est bien présent. Le cadre est mis en scène avec brio, mais la scène est bourrée d'inexactitudes. Les Romains sont soudainement en avance sur leurs temps, en utilisant déjà des feux grégeois (ils ne seront réellement développés qu'aux alentours de 672 par les Byzantins contre les armées musulmanes). On pardonne Ridley Scott, ça fait des grosses explosions. C'est joli à l'écran. Un peu d'esbroufe, ça fait pas de mal. Par contre, la charge de la cavalerie romaine dans la forêt n'était pas nécessaire. La cavalerie était supplétive à la légion. Elle ne s'appuyait qu'occasionnellement sur cette force, et encore moins dans une forêt aussi dense où les manœuvres sont difficiles. Maximus ne devraient pas appeler ses soldats « Fratres » (« frères », terme qu'on utilisait jadis pour les sénateurs), mais plutôt « Cives » (citoyens). Les légionnaires romains devraient rester en formation compacte, et non se disperser un peu partout. Les catapultes sont ici totalement inutiles. C'est une arme de siège ! Enfin le général commandant des troupes se battait rarement lui-même. Si vous voulez découvrir un peu plus d'incohérences sur cette fameuse bataille, n'hésitez pas à aller jeter un œil sur l'article de Thierry Widemann, « Quid de la célèbre première scène du film Gladiator », paru dans le n°6 de Guerres et Histoire.

 

Le calme venu, Maximus reçoit les félicitations de l'empereur Marc-Aurèle pour sa victoire. Fier de son général adoré, il voit en lui son successeur, au détriment de son propre fils, Commode, le jugeant trop cruel pour gouverner. Alors en visite en Germanie avec sa sœur Lucilla, le fils de l'empereur apprend la décision de son père. Furieux, celui-ci le tue en l'étouffant dans une étreinte passionnée. Puis, il ordonne l'exécution de Maximus... et de sa famille (par gratuité).

 

Marc-Aurèle, Commode et Lucilla ont réellement existé. Si l'image d'un Marc-Aurèle philosophe et guerrier est conservé, il ne fut certainement pas assassiné (même si l'historien Dion Cassius laissa supposer le doute pour discréditer le règne de Commode). Il mourut de la peste en 180 dans la région de Pannonie, lors des guerres marcomanes. De surcroît, il eut toujours l'intention de faire de son fils son successeur, et l'avait déjà nommé co-empereur trois avant sa mort. Enfin, il cherchait encore moins à restaurer une nouvelle république.

 

N'ayez pas peur pour Maximus. C'est le personnage principal, donc il ne risque rien. Il parvient donc à tuer ses exécuteurs, et à s'enfuir pour rejoindre sa famille en Hispanie. Il a une grosse entaille au bras, mais il parvient à faire plus de 2000 km et à survivre à une escapade de plusieurs jours en cheval sans souffrir de la gangrène. Mais il ne parviendra pas à sauver sa famille, assassinée sur ordre de Commode. Là, il sombre dans un coma profond, le général sera alors récupéré par des marchands d'esclaves qui le trimballeront jusqu'à Zucchabbar (ancienne cité, située dans l'actuelle Algérie)... sans soigner sa blessure (la gangrène, non ? Toujours pas ?). Maximus parviendra à demeurer en vie, et à se faire peu à peu un nom en tant que gladiateur dans la troupe du maître Proximo. On rentre dans le schéma classique du film de vengeance: Maximus cherche à se rapprocher du nouvel empereur Commode en remportant assez de combats afin que sa réputation parvienne jusqu'à Rome. Il se retrouve alors bientôt à combattre dans le célèbre Colisée. Pendant ce temps, Commode règne en tyran sur la grande cité, et cherche à détruire l'importance du sénat, qui selon lui, entrave ses décisions. Le nouvel empereur s'avère de plus en plus parano, et se méfie même de ses proches, notamment sa sœur Lucilla. Pour fêter son avènement, il organise des jeux du cirque, jadis proscrits par son père. C'est à l'issue d'un combat épique que Commode découvre que Maximus a survécu à sa tentative d'assassinat. L'ancien général promet d'assouvir sa vengeance. Lucilla, amoureuse de Maximus (il faut bien une idylle amoureuse, sinon c'est moins bien), prend contact avec lui, et tente d'organiser avec quelques sénateurs le retour de la République. Apprenant le complot, Commode réprimande les conjurateurs. Maximus est emprisonné, mais Commode ne peut se permettre de l'assassiner, car celui-ci est devenu populaire aux yeux du peuple. Il organise alors un duel au Colisée. A l'insu de tous, Commode le blesse à mort avant de pénétrer dans l'arène. Malgré son affaiblissement, Maximus parvient à tuer l'empereur, avant de succomber à son tour de ses blessures. La paix est à nouveau instaurée dans Rome, le retour de la République est désormais possible.

 

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Les armes sont proscrites dans le sénat, mais je m'en branle ! Je suis empereur, bitch !

 

Plusieurs inexactitudes sont encore à relever dans cette seconde partie. La tyrannie d'un Commode se rapprocherait plus de celle d'un autre empereur romain, Caligula (12 ap. J.-C – 41 ap. J.-C), connu pour sa folie dévastatrice et sa débauche démesurée. Idem pour ses désirs incestueux envers sa soeur Lucilla qui se rapprocherait plus de celle de Caligula avec sa soeur Drusilla. Toutefois, Lucilla a réellement organisée un complot pour destituer son frère en 182, soit deux ans après son avènement. Elle fut bannie la même année suite à cet acte, et assassinée. Commode lança par la suite un grand « nettoyage » au sein de ses proches et des sénateurs. A l'instar du film, Commode n'appréciait guère le sénat, qu'il jugeait peu fiable, et il préférait s'appuyer sur des favoris. Il est reconnu pour être un homme instable et cruel, préférant les combats de gladiateurs à la politique. Il n'hésitait pas à descendre dans l'arène pour se battre. Bon... il se battait avec un glaive en bois contre des gladiateurs très prudents. Rien de glorieux, mais il fut tellement convaincu d'être la réincarnation de Hercule, qu'il fit des sculptures et des monnaies de lui à l'image du célèbre demi-dieu. Pour le plaisir, il changea le nom de Rome en Colonia Lucia Annia Commodiana. Ses dernières années de règne furent marquées par des purges. La crainte d'être les prochains sur la liste de Commode poussa sa concubine Marcia et son préfet Laetus à organiser son meurtre. En 192, soit 12 ans de règne (et non quelques semaines comme le laisse suggérer le film), il fut étranglé dans son bain par son entraîneur personnel, le lutteur Narcisse.

 Marc-Aurèle n'avait pas d'aversion particulière pour les jeux du cirque, insistant sur le fait qu'elle exerçait un rôle utile sur le peuple. Le sénat n'était pas un représentant du peuple, mais plutôt celui de l'aristocratie romaine. Certains sénateurs arborent étrangement une toge blanche avec des contours noires dans le film, alors que les sénateurs étaient plutôt vêtus d'une toge blanche à contours rouges. Les soldats prétoriens sont vêtus à présent d'un uniforme noir, alors que leurs armures étaient en fer brillant. Et la ville de Rome n'était pas aussi colossale que le montre le film: le Colisée semble faire 200 mètres de haut, et la voie triomphale est devenue un boulevard gigantesque.

 

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Rome sous le IIIeme Reich

 

Autre gros problème: la représentation des gladiateurs ! Pour un film qui traite des gladiateurs, le manque d'authenticité peut poser quelques soucis. Le film de Ridley Scott en donne une vision très romantique, et recherche plus un résultat esthétique efficace qu'une reconstitution historique exacte.

La mort d'un combattant à l'issue d'un duel n'était pas systématique. Les décès étaient évidemment récurrents, notamment chez les novices. Un combat se poursuivait jusqu'à ce que l'un des deux adversaires ne soit plus capable de continuer, soit qu'il soit mort, soit qu'il soit gravement blessé, soit qu'il soit épuisé. Cette troisième possibilité était la plus fréquente. Le gladiateur demandait alors à être épargné bien qu'il soit vaincu. Mais il existait des combats où on fixait la règle à un combat à mort. Un organisateur réclamait rarement la mort des combattants, car il fallait alors dédommager le laniste. Et un gladiateur coutait cher ! Le but était d'impressionner les foules, un peu comme le catch actuel.

Les gladiateurs n'étaient pas systématiquement des esclaves. Beaucoup de combattants étaient des hommes libres qui, en s'orientant vers cette voie, cherchaient une bonne rémunération et la gloire.

Les costumes du film paraissent assez fantaisistes, anachroniques et disparates, alors que les tenues et les armes des gladiateurs dépendaient de types de combat précis. Ils existaient de nombreux armaturæ, mais six ressortaient principalement: provocator, thrace, mirmillon, hoplomaque, secutor et retiaire. Ici, on retrouve du grand n'importe quoi. Casque viking, un autre ottoman. On peut même voir l'utilisation d'une arbalète à quatre carreaux ! Il existait bien un type d'arbalète rudimentaire dans la Rome antique (la manubaliste). Mais je vois mal l'utilisation d'une arbalète aussi perfectionnée dans les mains d'un gladiateur.

 

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Il y avait bien des femmes gladiatrices ! Ce qui est surprenant de la part de la culture romaine qui reléguait la femme au rang d'accessoire. Les témoignages de Juvenal dans ses satires ou ceux de Tacite dans ses Annales mentionnent l'existence de ces combattantes. Le film paraît même s'inspirer du Satyricon de Pétrone, dans lequel une femme sur un char se bat contre des hommes. On y retrouve une similitude avec la scène où des gladiatrices sur des chars combattent la troupe de Maximus.

Toutefois, nous pouvons voir dans le film de nombreux gladiateurs venus de l'Afrique subsaharienne, mais il n'existe aucun exemple de ces combattants dans les textes. Rome avait peu de lien avec l'Afrique subsaharienne.

Ah oui... et pourquoi Maximus est surnommé « l'Espagnol » !? L'Espagne n'existait pas encore !

 

Le récit de Gladiator sacrifie avec beaucoup de facilité la véracité historique. Et il est regrettable de voir autant d'inexactitudes dans un film aussi ambitieux que celui-là. On lui pardonnera assez facilement. Quinze ans plus tard, son sens de l'épique est encore vif et ça serait dommage de ne pas lui reconnaître ceci. A (re)voir sans modération.

 

 

Lef Dur et Badelaar.

 


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Published by Le Kamikaze de l'écran - dans Cinéma
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