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4 février 2018 7 04 /02 /février /2018 20:05

Après un dossier consacré au grand Don Bluth, le Kamikaze s'aventure à nouveau dans le monde merveilleux de l'animation. Aujourd'hui, nous nous consacrons à la carrière des frères Fleischer !

Leur nom peut vous paraître inconnu. Et pourtant Max et Dave Fleischer sont des figures majeures de l'animation ! Popeye, Betty Boop... ça vous dit quelque chose ? Oui ? Non ? Et si on vous dit que ces maîtres oubliées ont révolutionné le cinéma d'animation de leur époque en amenant divers procédés techniques, devançant à chaque fois un rival dix fois plus connu qu'eux au nom de Walt Disney. Cela titille votre curiosité ? Alors faisons connaissance !

 

L'aventure des Fleischer commence en Pologne, plus précisément à Cracovie où le petit Max naît le 19 juillet 1883. Fils d'un modeste tailleur, il est le cadet d'une famille de six enfants. Fuyant les pogroms, la famille tente sa chance aux Etats-Unis en 1887, et s'installe à New-York où le père tient une boutique de tailleur, d'abord à Manhattan, puis à Brownsville, un quartier pauvre de Brooklyn qui influencera longtemps l'œuvre des deux frères ; une bonne majorité de leurs histoires se déroulant dans un milieu urbain.

Son frère Dave voit le jour le 14 juillet 1894 à New-York. Il est le plus jeune de la fratrie. Max et Dave s'orientent rapidement vers le travail de l'image. Le premier fait des études d'arts et de mécaniques, avant d'être engagé comme coursier dans un journal, The Brooklyn Daily Eagle. Il évoluera au poste de photographe, de photograveur puis enfin de dessinateur. Dave, lui, trouve un emploi de monteur pour la branche américaine de la maison de production Pathé. Max bidouille de son côté et dépose le brevet du rotoscope en 1915, un appareil pouvant animer des personnages de manière réaliste et à moindre coût en relevant image par image les contours d'une figure filmée en prise de vue réelle puis les retranscrire dans un film d'animation. Cette technique sera une des constantes dans le travail des frères Fleischer, et elle sera repris jusqu'à nos jours dans de nombreuses œuvres cinématographiques. Les studios Disney l'utilisèrent régulièrement dans leurs films, Blanche-Neige et les Septs Nains, La Belle au bois dormant ou encore Aladdin, mais nous pouvons citer aussi les films d'animation de Ralph Bakshi et de Don Bluth, et des films comme Tron, Qui veut la peau de Roger Rabbit ou encore A Scanner Darkly.

 

Le rotoscope, de Max Fleischer

 

Avec ce nouveau procédé sous le coude, Max appelle ses frère Joe et Dave pour réaliser des courts métrages expérimentaux afin de promouvoir la rotoscopie.

Alors que Max cherche à présenter son film à la Paramount, il rencontre dans les locaux un vieil ami, John Randolph Bray, qui, sous contrat avec la Paramount, lui propose de venir travailler pour lui. En 1916, Max et Dave rejoignent donc J.R. Bray Studios. Mais la première guerre mondiale met en stand-by les projets de Max Fleischer. Il est assigné par le studio pour réaliser des films d'entraînement pour l'armée. A la fin du conflit, les deux frères, pour le compte de J.R. Bray Studios, réalisent une première série animée Out of the Inkwell qui lance la carrière de leur première création : Koko le Clown (dessiné sur le modèle de Dave). Là, ils reprennent la rotoscopie pour mettre en scène Koko et le faire interagir avec des prises de vues réelles. La série obtient un franc succès qui encourage les deux frères à prendre leur envol et à ouvrir leur propre studio d'animation en 1921, Out of the Inkwell Films.

Les années 1920 sont la grande période des « expérimentations » : mélange des prises de vues réelles avec des images animées, animation de pâte à modeler, ect. Tout en continuant leur série à succès Out of the Inkwell, Max et Dave décident de rajouter un nouvel élément à leurs créations : le son. En 1924, ils s'associent avec les distributeurs Edwin Miles Fadiman et Hugo Riesenfeld, de la Red Seal Pictures Corporation, un circuit de 36 cinémas sur la côte Est, et utilisent le phonofilm de Lee DeForest pour des courts animés sonores qui apparaissent dans une nouvelle série intitulé Song Car-Tunes. En juin 1926 sort ainsi, My Old kentucky Home, où est repris la chanson du même nom, une ballade anti-esclavagiste du XIXeme siècle. Ce court-métrage sort deux ans avant Steamboat Willie de Disney et Dinner Time de Paul Terry, considérés injustement comme les premiers films d'animation sonores. Autre petit détail concernant cette série : c'est avec celle-ci que les Fleischer inventent la « bouncing ball », vous savez... la petite balle qui rebondit sur le haut des mots durant vos sessions de karaoké ? Bah, c'est eux...

 

Lee De Forest qui pose tranquilou avec son phonofilm qui en jette grave

 

Malgré ces grandes innovations, le studio ne parvient pas à éponger ses dettes. Out of the Inkwell Films fait faillite en janvier 1929. Deux mois plus tard, Max, loin de baisser les bras, crée Fleischer Studios avec son frère Dave comme partenaire, et la Paramount comme actionnaire principal.

Les deux frères ont des caractères opposés : Max a la rigueur d'un chef d'entreprise, c'est le technicien, la tête pensante. Son travail se porte généralement sur la production. Dave, lui, est l'artiste intuitif, qui s'attèle à la réalisation. Mais cette opposition amène à une complémentarité qui portera enfin ses fruits dans les années 1930. A travers leurs courts animés, un style propre aux studios Fleischer se dégage. Ils portent un regard burlesque sur le monde. Ils ne fuient pas la réalité, ils plongent leurs personnages dans des environnements urbains et sordides, reflétant la dépression américaine (Somewhere in Dreamland de 1936 en posant son action dans l'Amérique de la grande dépression en est un bel exemple). L'animation est vive et soignée, la musicalité y est très présente et les personnages, aux corps élastiques, sont vivaces. A l'instar d'un de leurs films cultes Bimbo's Initiation (1931), les actions et les gags visuels s'enchaînent à un rythme effréné (ce qui n'est pas sans rappeler un contemporain burlesque : Buster Keaton). Les frères Fleischer n'ont pas peur d'amener dans leurs productions de la brutalité, de l'humour noir, du surréalisme, ni des blagues graveleuses ou des éléments liés à la sexualité.

Après la période des expérimentations, la première moitié des années 1930 est celle du succès commercial... et notamment grâce à deux personnages.

 

Avec l'arrivée du parlant, Fleischer Studios lance la série Talkartoons avec un nouveau personnage au nom de Bimbo, un chien noir et blanc aux oreilles tombantes, et positionné comme un rival potentiel de Mickey Mouse des studios Disney. Il fait sa première apparition en 1930 dans Hot Dog, mais Bimbo se fait rapidement voler la vedette par un personnage secondaire : Betty Boop.

Ce personnage majeur du cinéma d'animation voit le jour le 9 août 1930 dans le dessin animé Dizzy Dishes sous le crayon de l'animateur Grim Natwick, puis dans une douzaine de dessins animés, comme personnage secondaire anonyme, aux côtés de Bimbo. À ses débuts, son apparence est un mélange entre celle d'une jeune femme cabotine et d'une chienne anthropomorphe dotée de longues oreilles tombantes, avant de devenir définitivement celle qu'on connaît maintenant : une petite brune sensuelle aux tenues affriolantes, figure de la femme libérée et indépendante, attirant le désir de toute la gente masculine. Face au succès du personnage sex-symbol auprès du public, le studio lui donne le nom de Betty Boop et lui accorde sa propre série : fini les Talkartoons, voici les Betty Boop Cartoons. Le succès est tel qu'un merchandising se développe autour d'elle. C'est cette même Betty Boop qui introduit en 1933 un autre personnage-phare de l'écurie Fleischer : Popeye !

Initialement héros d'un comic-strip d'Elzie Crisler Segar, les frères Fleischer achètent les droits du personnage en 1933 et lui font une première apparition dans Popeye the Sailor (1933), avant de lui offrir juste après celui-ci sa propre série. Les ressorts des cartoons sont simples : pour conquérir le cœur de sa bien-aimée Olive, Popeye s'affronte avec son pire ennemi, Brutus (Bluto dans la version originale). Ses deux armes : ses poings et une boîte d'épinards. Mais malgré cette simplicité, le public tombe amoureux du marin bagarreur. Il devient la coqueluche de l'Amérique. Entre 1936 et 1938, il a même le droit à une adaptation radiophonique et à deux dessins animées en couleurs de dix-sept minutes.

 

Les Fleischer n'oublient par pour autant leur amour de l'expérimentation. En 1933, ils brevètent une technique de prise de vue, sous le nom de « the stereoptical process », permettant de donner un effet de profondeur à un plan, avant même la caméra multiplane de Disney. L'illusion est donnée avec plusieurs modèles réduits en 3D - un diorama - devant lesquels on place les cellulos correspondants aux éléments mobiles du plan. Cette technique est utilisée dans de nombreux films du studio, notamment dans Popeye the Sailor Meets Sindbad the Sailor (1937) et Popeye the Sailor Meets Ali Baba's Forty Thieves (1938).

Malheureusement, ce bonheur est de courte durée pour le jeune studio qui, à partir de 1934, va rencontrer plusieurs déconvenues. En effet, l'année 1934 est celle de l'adoption du code Hays par Hollywood, un texte de censure imposé par les studios pour éviter les procès de l'Amérique puritaine après les nombreux scandales liés au sexe et à la drogue qui ont terni l'image de la cité du cinéma, comme par exemple l'affaire Roscoe Arbuckle en 1921.

Les frères Fleischer se voit contraint de changer l'image de sex-symbol qui a fait le succès de leur personnage Betty Boop. Elle doit être moins sexy, fini les jupes courtes, fini les nombreuses bouclettes. Betty se voit obligé d'être une femme au foyer célibataire, vivant avec un petit chien du nom de Pudgy. L'attrait du public pour la jolie brune s'estompe peu à peu.

La guerre avec Disney, déjà entamé dans les années 1920, atteint son plus haut niveau et affecte considérablement la créativité du studio. Selon les propos du fils de Max Fleischer, le réalisateur Richard Fleischer, son père n'avait alors jamais rencontré son rival Walt Disney. Mais Max ne le portait pas dans son cœur, considérant ce dernier comme un jeune parvenu qui a copié son travail. La concurrence est alors rude. Disney enchaîne les succès avec sa souris fétiche Mickey et les Silly Symphonies, et la Paramount font pression sur les Fleischer pour imiter le style Disney. Les frères sont alors contraints d'abandonner le style qui faisait la marque de leurs productions pour quelque chose de plus impersonnel et de moins subversif.

Au même moment, Walt Disney s'intéresse au Technicolor, un procédé trichrome capable de reproduire toutes les couleurs à l'écran. Dès 1932, avec Des arbres et des fleurs de la série des Silly Symphonies, il le met en application. Enchanté par celle-ci, il en en achète l'exclusivité pour 5 ans, privant ainsi ses concurrents du Technicolor. Face à cette nouvelle révolution, les Fleischer doivent suivre impérativement la tendance au risque d'être délaissé du public. Il commencent alors une nouvelle série en couleurs : Color Classics, dont le premier film est Pauvre Cendrillon avec Betty Boop en 1934. Mais privé du Technicolor, Max est obligé d'utiliser un procédé en deux couleurs, le Cinecolor. La synthèse des couleurs est moins précise, ce qui a pour conséquence de forcer les rouges vers le carmin (limite marron). Lorsque Max peut enfin utiliser ce procédé en 1936, il réalise l'un des chef-d'œuvres de la série : Au pays du rêve (Somewhere in Dreamland).

Malgré les succès des Popeye Cartoons et des deux films de 17 minutes sur le célèbre marin, deux autres coups durs vont venir frapper le studio en 1937. Une grève des animateurs survient dans les studios, elle va duré plus de six mois. Max, ayant toujours eu une attitude paternaliste vis-à-vis de ses employés, le vit très mal et voit en cette grève un coup de poignard dans le dos. Pour échapper à cette agitation, Dave et Max décident de déplacer leurs studios de New-York en Floride, à Miami. Cette opération très coûteuse va leur être fatal.

La même année, son concurrent Disney porte le coup de grâce avec son premier long-métrage animé : Blanche-Neige et les Sept Nains. A sa sortie, le film devient un véritable phénomène de société, et son succès commercial est sans précédent dans le domaine de l'animation : à la fin de l'année 1938, le film engrange plus de 4,2 millions de dollars aux Etats-Unis et au Canada, et plus de 8 millions de dollars au total. En 1939, un Oscar d'honneur est même décerné à Disney pour ce coup de maître. Ironie du sort : Fleischer Studios avait connu un petit succès en sortant quelques années auparavant, le 30 mars 1933, un court-métrage sonore avec Betty Boop dans le rôle de Blanche-Neige (Snow-White). Dépités, les deux frères accusent le coup. Max Fleischer se penche alors sur un de ses romans préférés,

Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift pour le premier long-métrage du studio. La Paramount ne donne que 18 mois et 500 000 dollars pour le produire et le sortir pour la période de noël 1939. Pour respecter ce délai, Max a besoin d'animateurs supplémentaires. Il recrute alors dans les écoles d'arts de Miami des jeunes dessinateurs qui n'ont malheureusement pas l'expérience requise. Les personnages de Gulliver, de Glory et de David sont interprétés par des acteurs réels et animés par rotoscopie, ce qui crée un décalage visible avec les personnages animés traditionnellement, comme ceux des lilliputs. A cela s'ajoute des nombreux problèmes techniques qui vont grandement affecter la qualité du film. Pour être garanti d'un succès, des codes Disney sont introduits dans l'œuvre comme la présence de petits familiers (les oiseaux) ou l'histoire du prince David et de la princesse Glory, pâles copies des héros de Walt Disney. Le film n'en garde pas pour autant des qualités indéniables et le style Fleischer reste visible notamment dans son goût pour les décors détaillés et les enchaînements de gags visuels. Le film apporte même un regard sur l'actualité. A travers le conflit entre le roi Bombo et le roi Little, les frères Fleischer amène à leur œuvre un regard satirique sur la montée des nationalismes européens à la même époque. Toutefois, lors de sa sortie, le film souffre de la comparaison avec Blanche-Neige et les Sept Nains. Mal distribué par la Paramount, Les Voyages de Gulliver (Gulliver's Travels) finit par sortir en décembre 1939 pour les fêtes de Noël. Il obtient un certain succès commercial avec 3,27 millions de dollars sur le sol américain, ce qui permet de rentabiliser le coût de la production, mais pas assez pour conforter financièrement les studios Fleischer. Le film est toutefois nominé deux fois aux Oscars 1940 dans les catégories meilleure bande son originale (Victor Young) et meilleure chanson (Faithful Forever, musique de Ralph Rainger et paroles de Leo Robin), mais perd face au Magicien d'Oz (The Wizard of Oz, de Victor Fleming).

 

Le succès du film permet de lancer la production d'un deuxième long-métrage : Mr. Bug Goes to Town, traduit en français par Douce et Criquet s'aimaient d'amour tendre, inspiré de l'œuvre la Vie des abeilles de Richard Maeterlinck. L'histoire se porte sur l'amour entre un criquet, Hoppity, et Douce, la fille d'un bourdon, qui est menacé par la construction d'un gratte-ciel sur leur territoire et par le mariage forcé entre Douce et Monsieur Scarabée. Ce deuxième film a des similarités évidentes avec Les Voyages de Gulliver par son mélange entre des personnages gigantesques (les humains) et des êtres minuscules (les insectes), mais aussi par ses scènes de foule impressionnantes. La production se passe sous de meilleurs auspices que pour leur film précédent, et ce malgré le conflit naissant entre les deux frères qui ne communiquaient plus que par notes internes, suite à des désaccords de contrat avec la Paramount. Prévu pour noël 1941, une avant-première est effectuée le 5 décembre 1941, et les critiques sont relativement bonnes. Mais l'attaque de Pearl Harbor par les Japonais deux jours plus tard force la Paramount a décalé la sortie pour février 1942. L'entrée des Etats-Unis dans le conflit éclipse totalement le film. La guerre le prive du marché européen. C'est un échec commercial retentissant, obtenant seulement 241 000 dollars sur un budget de 1000 000 de dollars. Il signe définitivement l'arrêt de Fleischer Studios.

Malgré le succès d'une nouvelle série, une adaptation du comic-book Superman, Max ne parvient pas à rembourser la dette que le studio doit à la Paramount. En 1942, les frères Fleischer vendent le studio à ce dernier et quittent le navire. Fleischer Studios devient Famous Studios qui continuera à surfer sur le succès de ses personnages passés: Popeye, Superman, ect. C'est par ailleurs à la Famous Studios qu'un petit fantôme sous le nom de Casper voit le jour.

Suite à cet échec, les deux frères se séparent définitivement. Dave devient responsable des animations à la Columbia Pictures puis scénariste chez Universal, tandis que Max Fleischer rejoint Bray Studios, là où tout a commencé.

Si les notoriétés de Betty Boop et de Popeye perdurent avec les productions de la Famous, Max et Dave Fleischer tombent peu à peu dans l'oubli. Il faut attendre l'arrivée de quelques dessinateurs de comics underground pour remettre au goût du jour ces artistes de l'animation, citons Robert Crumb, Kim Deitch ou encore Peter Bagge dont les traits sont proches de ceux des Fleischer. D'autres domaines rendent un bel hommage aux deux frères comme le jeu vidéo Cuphead (2017), un beat them all mettant en scène les aventures de deux tasses sur fond de cartoon des années 1930, et qui s'inspire directement des courts animés de la Fleischer Studios (personnages, noms, style visuel, ect).

Si les frères Fleischer ont perdu la guerre avec Disney, ils n'ont rien à leur envier. Leur style unique est à redécouvrir, et leur nom réhabilité dans le panthéon de l'animation. Le Kamikaze vous recommande donc chaudement de délaisser vos minions et de vous faire une petite rétrospective en compagnie de Betty Boop, Popeye et Bimbo.

 

 

 

Lef Dur

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