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18 janvier 2015 7 18 /01 /janvier /2015 09:16

  300.jpg

Bouffe ma métrosexualité

 

Quand l'histoire est repris par le cinéma, il part du principe qu'il faut impérativement la remanier pour susciter l'intérêt du public. Il faut rendre la réalité historique plus romanesque, plus épique. Mais certaines histoires n'ont nullement besoin de remaniements, nous pouvons prendre pour exemple l'histoire de ces 300 soldats spartiates qui résistèrent à une armée de 200 000 perses à la fameuse bataille des Thermopyles en -480 av. JC. Elle suffit en elle-même pour mettre en avant le courage et la ténacité d'une poignée d'hommes face à l'ennemi. Mais quand Frank Miller met la main sur cet événement, on peut dire qu'il ne fait pas dans la dentelle.

Frank Miller est cet auteur qui laissent les amateurs de comics dans une perplexité terrible. Dans les années 1980, il fait partie de cette nouvelle génération de dessinateurs et de scénaristes qui révolutionnent le genre en y apportant une touche plus mature et pessimiste dans le monde si propret du super-héros. Tout le monde admire son travail avec des comics comme Batman: Dark Knight, Batman: Year One, sans oublier la saga Sin City. Et c'est incontestable. Ces oeuvres sont des exemples du genre, à avoir impérativement dans sa bibliothèque. Mais le côté « pile » de notre monsieur se dévoile depuis plusieurs années. Le 11-septembre a apparemment touché la susceptibilité de notre Franky, vu qu'il voit actuellement des terroristes islamistes un peu partout. Il ira jusqu'à faire un super-héros, Fixer, dont le passe-temps est de faire la chasse aux islamistes, dans Holy Terror. Chacun s'occupe le week-end comme il peut.

Il charge fréquemment le monde musulman sur son blog ou sur ses interventions à la radio. Avant Holy Terror, 300 montrait déjà des prémices de ses idéaux. Ne nous le cachons pas, le comics 300 (et le film) n'a rien d'innocent. L'opposition caricaturale du monde occidental et du monde oriental n'est pas anodine. Et les amalgames sont nombreux. Qu'on soit clair: tout le monde a ses propres principes politiques et éthiques, et c'est tant mieux. Tout le monde devrait pouvoir s'exprimer sans contraintes, et même si je n'aime pas le message d'un Holy Terror, je suis content qu'il ait trouvé un éditeur. A vous ensuite de forger votre propre point de vue sur le sujet (et de voir avant de juger !).

 

Zack Snyder adaptera subtilement (…ou presque) le comics 300 en 2006, puis il prolongera de façon outrancière dans sa suite 300: Naissance d'un Empire. Les vilains Perses sont donc représentés comme des créatures difformes, des esclavagistes déviants, des opportunistes sans civilisation. Tandis que les gentils Spartiates et Grecs, défenseurs de la démocratie, sont beaux, musclés et très courageux. Esthétiquement, on pourrait vanter les mérites de Zack Snyder qui parvient à mettre en second plan le message. Mais pour le scénario, on repassera. Outre la parabole déplacée et même si son intention première n'était pas de faire un cours d'histoire mais un condensé de diverses influences graphiques et cinématographiques, 300 demeure le plus beau viol historique du septième art.

 

Ici, nous ne reprochons pas les différences historiques du film, nous cherchons juste à démêler le vrai du faux. Et ça sera ainsi avec les prochains articles « Histoire vs. Cinéma ». Les enjeux esthétiques ne sont donc pas à l'ordre du jour.

 

Commençons par le commencement : le titre. 300 ! Alors y avait-il uniquement 300 mecs face à l'armée perse. Faux ! Au début de la bataille, l'armée grecque compte plus de 7000 hommes. On y trouve évidemment des hoplites spartiates, mais aussi des Thespiens et des Thébains (confinés dans des rôles de figurants dans le film, sous le nom d'Arcadiens). Ils ne furent que plus de 1000 hommes lors de l'ultime assaut. Même si le titre « 7000 » aurait fait moins bonne impression que « 300 », soulignons l'exploit que constitue cette prouesse militaire puisque l'armée adverse comptait plus de 200 000 hommes (selon l'historien Frederick Maurice). D'autres penchent pour 80 000 ou 20 000 hommes. Ce qui demeure tout de même une infériorité numérique conséquente. Le film, lui, montre 300 mecs contre 5 millions... crédible ?

 

Le film démarre sur la formation des jeunes spartiates à l'art de la guerre. L'histoire se centre sur l'enfance du personnage principal, Léonidas. On nous explique que, dès la naissance, les Spartiates se débarrassent des nourrissons trop chétifs ou malformés en les balançant du haut d'un gouffre. On garde les plus forts pour les préparer à leur future vie de soldat. A l'âge de 7 ans, on les enlève de leur foyer pour l'agôgè. Là, ils sont livrés à eux-mêmes. L'enfant se durcit au rythme des combats avec ses petits camarades. On les oblige à se balader en slip dans les montagnes, endroit hostile où l'enfant est en proie à la faim, mais aussi à des loups-tigres à dents de sabre (espèce peu courante dans la Grèce Antique, vous en conviendrez). Après cette longue et dure formation, Léonidas est reconnu par les siens. Entouré par sa cour de citoyens en slip, il est direct couronné roi de Sparte.

Sur ce point, le film se rapproche de la réalité historique. Le récit de Frank Miller semble s'inspirer du récit de Plutarque, selon lequel une commission d'anciens de la cité de Sparte se réunissait pour déterminer la robustesse d'un nouveau-né. Si l'enfant n'était pas convenable, il était alors jeté dans un gouffre du nom des Apothètes. Mais cette version fut vite remise en cause par les archéologues qui ne trouvèrent aucun ossements d'enfants dans le gouffre des Apothètes. A l'âge de sept ans, l'enfant est bien retiré du foyer familial pour l'agôgè. Le film montre bien la rigueur de l'entraînement. Les jeunes garçons ont la tête rasée, et n'ont qu'un pagne comme unique vêtement (jusqu'à l'adolescence). Livré à lui-même, l'enfant ne doit sa survie qu'au vol et au meurtre. Par contre, Léonidas n'a pas été couronné roi à l'issue de son éducation. Il devint roi à l'âge de 51 ans en -489, dans des circonstances plus que troublantes puisque juste après le « suicide » de son prédécesseur, son demi-frère Cléomène Ier, alors emprisonné par Léonidas lui-même. La réalité est donc moins glorieuse que la version de Snyder.

Pour ce qui est de l'habit du citoyen spartiate, elle ne se résume pas à un slip et une cape, mais bien à une toge comme dans la plupart des cités grecques.

 

Puis arrive le déclenchement des hostilités avec les Perses du roi Xerxès Ier. Dans le film, l'émissaire perse arrive à Sparte en arborant les crânes des rois vaincus et en demandant à Léonidas « de la terre et de l'eau » comme gage de soumission. Ce qui provoque la colère du roi spartiate qui expédie l'émissaire au fond d'un puits en beuglant » This is Sparta !». Évidemment, tout ceci ne s'est pas passé ainsi. En -481, Xerxès Ier réclame bien « de la terre et de l'eau » aux cités grecques, exceptées Athènes... et Sparte. Les émissaires ne se sont jamais rendus dans ces cités. Pourquoi ? Xerxès se souvint que son père Darius en avait envoyé pour les mêmes raisons dix ans auparavant. Résultat : les Athéniens les avaient balancés dans le barathron, et les Spartiates dans un puits, en les invitant à y prendre toute la terre et l'eau qu'ils voudraient. Miller s'inspire bien d'un fait réel, mais il y a un écart de dix ans. Et c'est Cléomène Ier qui fit cet acte, et non Léonidas Ier.

 

false-true-xerxes.jpgXerxès était-il un fana du piercing ? A croire que non...

 

Léonidas souhaite alors se lancer dans la guerre, mais pour former son armée il doit avoir l'accord des éphores, des devins consanguins et lépreux vivants en haut d'une montagne (probablement inspiré par Tholos de Delphes). Le roi fait donc un peu d'alpinisme, voit les éphores, leur donne de l'or et en échange les devins lui font la prédiction : « ne pars pas en guerre, respecte la Karnéia ». Déçu, Léonidas repart d'où il est venu, sans savoir que les éphores sont à la solde des Perses. Ici, les éphores sont devenus des prêtres cupides ("débris moisis et pourrissants d'une tradition absurde et stupide"), alors qu'il s'agissait de magistrats élus chaque année pour gouverner Sparte aux côtés des deux rois... et oui, il n'y avait pas un roi à Sparte, mais deux ! Il est vrai que Sparte demanda conseil à l'oracle de Delphes, et les gérontes et les éphores demandaient à Léonidas d'attendre la fin des Karnéia (fêtes religieuses en l'honneur du dieu Apollon) pour partir en guerre.

 

Dans le film, Léonidas se balade à poil dans son palais prestigieux, et sa femme Gorgo possède de jolis bijoux. Faux !

Dans un soucis d'égalité, les rois de Sparte résidaient dans des demeures égales à celles des autres citoyens, c'est-à-dire des petites maisons carrées très modestes. Les bijoux étaient inexistants. Le luxe et les arts frivoles étaient bannis et méprisés.

 

Par la suite, Léonidas part donc "se promener" avec 300 hommes vers le nord sans tenir compte de la loi.

Le film reprend quelques faits réels de la bataille des Thermopyles : la tempête de l'Artémision (plus de 400 navires perses coulèrent durant trois jours de tempête) et la stratégie générale (combattre l'ennemi dans un défilé étroit).

Le reste tient beaucoup de l'imaginaire. Dans le film, les hoplites Spartiates sont uniquement vêtus de casques, de sandales, de capes et de slips. Ils portent également un bouclier portant la lettre « lambda » (véridique). Leurs armes sont des lances et des épées courtes (ressemblant étrangement à des épées type falcata, arme ibérique, et non grec). Ici, l'image du guerrier viril est mis en avant. Donc, pas d'armure ! Tout le monde à poil ! Une autre chose qu'on ne vous dit pas dans cette version fantasmée du macho man : les vrais hoplites spartiates portaient les cheveux longs.

 

hoplite spartiate

Et non... les Spartiates ne partaient pas en guerre tels des bodybuilders en slip

 

Le style de combat du soldat spartiate est celui de la phalange, qui ne doit être transgressé à aucun moment sous peine de sanctions sévères. Ici, les spartiates font un mélange de phalange et de free style ninja. A se demander comment ces gars peuvent vaincre une armée adverse en étant si dispersés.

 

Le plus étrange reste la représentation des Perses. Xerxès est un géant chauve, avec une voix de baryton et un corps tellement couvert de piercings et d'anneaux qu'il ressemble à une bijouterie ambulante. Il se déplace sur un char traîné par des dizaines d'esclaves, préférant ainsi le moyen de locomotion le plus lent et le plus contraignant au monde. Au combat, les Perses portent une sorte de turban arabe. Ils utilisent des trolls difformes, des rhinocéros (animal si imprévisible qu'il en devient aussi dangereux pour les Perses que pour les Spartiates), et même des éléphants (alors que les Grecs ne les découvriront pour la première fois comme bêtes de guerre seulement lors de la conquête d'Alexandre le Grand en Asie). Ils se battent en sautant partout et en agitant les bras. Xerxès possède une garde personnelle, les "Immortels". Là, on a le droit à des samourais enturbannés et masqués (ah oui... et ce sont des Uruh-kai !). La cour de Xerxes est une véritable cour des miracles, composé d'hommes-chèvres, de prostitués lépreuses et d'êtres difformes. Le but étant de montrer la barbarie orientale, et la faire confronter à la perfection physique de la culture occidentale.

 

La réalité est tout autre. L'Empire Perse est cosmopolite. Politiquement plus ouvert que les Grecs.

Pour ce qui est des « Immortels », Xerxès a bien utilisé ces combattants pour la bataille des Thermopyles, mais ce ne sont évidemment pas des créatures hideuses. Et leurs tenues étaient considérablement différentes.

 

Lancer_Darius_palace_Louvre_Sb3320.jpg

Lancier, sur le palais de Darius Ier à Suse, probablement un "Immortel"

 

Notons la présence du personnage d'Éphialtès, ce Spartiate bossu dont les parents ont cachés l'existence pour qu'il ne soit pas tué comme les autres nourrissons difformes. Il se présente à Léonidas pour combattre avec lui mais il est rejeté en raison de son incapacité à prendre place dans la phalange. Par colère, il se tourne vers Xerxès et trahit Léonidas.

Ephialtès a réellement trahi les Grecs en dévoilant à Xerxès un sentier par lequel il pourrait prendre à revers les forces spartiates. L'homme n'était pas bossu et n'était pas Spartiate. Il s'agissait d'un Grec Malien de Trachis.

 

Le film s'achève sur le sacrifice héroïque de Léonidas et de ses hommes. Avec l'énergie du désespoir, ils se battent une dernière fois contre les troupes de Xerxès, celui-ci étant même blessé par la lance de Léonidas. Ce sacrifice servira à nourrir la résistance face à la barbarie Perse.

Vrai... ou presque. Le sacrifice de Léonidas permit de gagner du temps afin que les cités grecques s'organisent pour une contre-attaque. Malgré leur victoire, la bataille des Thermopyles fut un revers cuisant pour Xerxès. Et il ne fut certes pas blessé comme le montre le film, mais deux de ses frères moururent lors du dernier jour de la bataille.

 

Enfin, l'ultime écart historique du film est le message. Tout au long du récit, on nous montre Sparte, comme un défenseur de la liberté et des droits humains, face à un oppresseur tyrannique et barbare. Léonidas est désigné comme un homme en lutte contre l'esclavage. Il serait regrettable d'oublier que le système spartiate était fondé sur l'exploitation des hilotes (peuple de Laconie asservi par Sparte... et totalement absent de l'œuvre). Ici, le fantasme de Miller et de Snyder tient plus du fameux « mirage spartiate » que d'une réalité historique.

 

 

 

Prochain rendez-vous: Gladiator, de Ridley Scott

 

 

Lef Dur et Badelaar

 


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Published by Le Kamikaze de l'écran - dans Cinéma
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